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jeudi 13 juin 2013

Bilan




Je fus belle autrefois et n’en ai point usé

J’ai traversé la vie sans jamais m’arrêter

Etrangère et nomade, et n’ayant pour richesse

Que mon cœur épanché qui perdait ses largesses.


Tout l’or de mes talents, je ne sus le placer

Comme un enfant jouant sans en savoir le prix,

Ne sachant qu’en faire, ni sur lequel miser,

Je vais vers le Seigneur sans avoir rien appris.


Je poussais ça et là comme la fleur des champs

Vivace et fantasque, sous le soleil ardent,

En quête des nuées toujours renouvelées

Que bousculait le vent dans sa course hébétée.


Mais c’est peut-être ainsi qu’à force j’ai suivi

Le fil de l’or secret dans la trame des jours,

Qui composait pour moi la face de Celui

Dont je cherchais la trace au gré du temps qui court.


Tout au fond de mon âme il se tenait patient

Comme la braise rouge au fond du foyer noir

Attendant d’éclairer du feu blanc de l’espoir

Le chemin qu’il ouvrait sous mes pas hésitants.


Laurence Guillon 2013




Passager clandestin




Mon pauvre vieux chat roux

Comme un mari jaloux

Guette mon oreiller

Quand je vais me coucher.


Difforme et décharné,

Mais toujours passionné,

Il s’éteint sans recours

Un peu plus chaque jour.


Je le vois et ne puis

Retenir mon ami

Je ne puis que veiller

Sur son dernier été.


Mon pauvre vieux copain

Si tendre et si câlin

Je t’emporte en mon cœur

Avec tous mes bonheurs.


Passager clandestin

De mon dernier voyage

Mon amoureux félin

Fait partie des bagages.


Laurence Guillon 2013

mardi 28 mai 2013

Tempête en décembre

Sur la route de Iaroslavl acrylique de l'auteur


Tornade de neige, livide, véhémente,

 Titubante et penchée dans tes lourds drapés d’ombre,

Torse et gigantesque écroulement,

Vapeur ascendante et glaciale,

De quel grand corps céleste es-tu l’épiphanie ?


Roche d’air suspendue dans l’air gris qui bascule

O traîtres degrés blancs qui butent dans la nuit,

Etrange construction des glaces somnambules

Qu’érige un vent d’hiver, machinal et transi.


Je te voyais passer sur les forêts figées

Et je t’aurais suivie, je me serais perdue

Dans tes plis erratiques et dans tes fulgurances,

Sans plus de pesanteur ni  plus de consistance,

Un regard …

Nu, grand ouvert, absorbant, un abîme.

Et sur la route, les phares.


Et ce jour-là

D’un bout à l’autre du soir

Cet arc orange sur le trajet des phares,

D’un bout à l’autre du soir, ce corps noir et tordu,

D’un nuage effondré, la face colossale

Suspendue sur les champs,

Aveugle,

Face de roc et d’encre,

De chocs, de cendre

Sourdes traînées

Brunes et bleues.


Et les phares.

 Les phares réguliers

Sous la très haute nuit

Qui brassait les flocons dans le lait des étoiles.
Pierrelatte 2013

lundi 11 février 2013

Ultime répit





Quand le brûlant été s’épuise en braises d’or
Que brassent les nuées au faite des branchages,
Et que le vent léger se lève après l’orage,
Qu’il fait bon s’attarder avant d’entrer au port.

Qu’il est bon de rêver aux confins  de l’hiver
Dans les suaves vapeurs des jours encore cléments
Et de s’abandonner au charme des instants
Qui s’étirent en baillant au long des matins clairs.

Qu’il est bon d’embrasser au déclin de son âge,
Cet enfant que l’on fut et qu’on n’a pas trahi,
Et dans un sûr esquif,  de le lancer au large,

Pour le laisser partir vers ce nouveau pays.

mardi 29 janvier 2013

Regard en arrière


Rossignolets épars dans ce gris ciel de mai

Fluides dentelles d’or sur les champs assourdis

Où se prennent légers les souffles endormis

De ce soir retenu que traversent muets

D’un orage lointain les éclairs égarés,

Ne chanterez-vous point tous ces destins enfuis

Dont le souffle en les murs de notre mas meurtri

Bat encore et soupire et cherchant notre cœur,

Diffuse en l’air humide l’encens de ses odeurs ?

A pas lents je refais les chemins familiers,

Depuis le peuplier que les Belge a coupé,

Je les brode et les croise sans pouvoir les unir,

Autour de ce passé qui n’a plus d’avenir,

Je longe la piscine qui blesse le parterre,

Sous les cyprès géants que dévore le lierre,

Et mes pas me ramènent là où notre amandier

Autrefois se dressait, jeune et chargé de fruits.

Et j’écoute aux abois le fracas du tonnerre

Bouleverser la douceur du silence étonné.

Sous la bénédiction de cette pluie pensive,

Je m’en vais à présent, mystérieux oiselets,

Car encore quelques temps il faut bien que je vive

Oubliant le passé dans cette heure éternelle

Qu’à mon cœur captivé sonnent vos chants secrets

Et que mon âme enfin puisse étirer ses ailes

Et prendre son envol, à jamais libérée.






mardi 22 janvier 2013

Le fiancé de la louve blanche






 

   Il était autrefois une contrée qui depuis longtemps n’avait plus de rois et personne n’aurait même su dire ce qu’il était advenu du dernier d’entre eux. Les seigneurs, ducs, comtes ou barons, y faisaient ce que bon leur semblait, chacun dans son domaine. Le plus puissant d’entre eux, sur le point de mourir, fit appeler ses trois fils et leur dit: « Je me suis efforcé de faire de vous de preux et nobles chevaliers et je donnerai à chacun de vous ce qui lui revient: à l’aîné, comme il se doit, mon armure d’or, mon château et mes terres, qu’il les gouverne et les fasse prospérer. Au second, mon armure de fer, celle avec laquelle j’ai mené mes armées, et la forteresse que j’ai édifiée aux marches de mon fief: à lui de s’en tailler un comme il pourra et comme je le fis en mon temps, dans l’honneur et le respect de son aîné et suzerain. Quand au cadet, je n’ai plus rien à lui donner que cette cotte de mailles, cette tunique de cuir et ma bénédiction. Vos parts sont inégales mais, ne l'oubliez pas, à ce que vous recevez de moi, s’ajoute ce que vous héritez du ciel. Un seul d’entre vous obtiendra ce dont je n’ai pas su me rendre digne, et celui-là deviendra le roi et le suzerain des deux autres et de tous leurs vassaux.»
  L’aîné de ces frères avait un nom que tout le monde oublia bien vite. On l’appelait le chevalier d’Or, car son père lui avait laissé de grandes richesses dont il était fort dispendieux. Il paradait volontiers dans son armure éblouissante que recouvrait un grand manteau de brocart, donnait des fêtes fastueuses et faisait marcher le commerce et l’artisanat.
  Le second, depuis sa forteresse, fit en partie ce que son père lui avait dit, il se tailla un fief comme il put, recrutant n’importe quels brigands, n’importe quels soudards, rançonnant et pillant et, de la sorte, devint presque aussi riche et puissant que son suzerain. Personne ne se souvenait du prénom dont on l’avait baptisé. Inflexible, avare et cruel, il était devenu pour tous ses sujets le Chevalier de Fer.
  Le plus jeune se prénommait Jean et, bien qu’il ne lui eût rien laissé que son modeste équipement, il avait été le préféré de son père: il était beau, magnanime et il avait le coeur pur. Par dérision, ses frères l’appelaient le Chevalier de Cuir.
  Aucun d’eux ne désirant le garder auprès de lui, il s’en alla droit devant lui, sur son cheval. S’il rencontrait des brigands, il les combattait, si un château était assiégé, ou une ville, il les défendait. On lui payait ses services, ce qui lui permettait de vivre mais jamais de s’établir et il allait ainsi, au gré des occasions qu’il avait de guerroyer pour les autres. Il devint un chevalier errant, valeureux et pauvre. Beaucoup de demoiselles lui faisaient les yeux doux et l’auraient volontiers épousé mais, comme il était sans terres et sans argent, on ne lui accordait pas leur main et il restait seul.

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  Un jour qu’il passait, fatigué, à travers une épaisse forêt, à flanc de montagne, il aperçut une louve blanche, dressée sur un rocher. Des flocons légers descendaient sur elle, sur les branches nues, les feuilles mortes, le torrent vert et furieux qui se tordait dans le fond d’une gorge escarpée. Un brouillard jaunâtre laissait transparaître un soleil pâle.
  Le chevalier s’immobilisa sur son cheval, captivé par cette apparition. Son pelage aux reflets d’argent semblait vibrer d’une lumière subtile. Dans ses yeux d’or, à la fois doux et sauvages, se lisait une surprenante détresse.
  Une flèche alors siffla dans l’air glacé et vint frapper la louve qui se réfugia en jappant dans les fourrés.
  Le chevalier s’élança et vit de loin une compagnie de soldats qui suivaient le bord opposé de la rivière et se perdaient dans les brumes rampantes. Contournant le rocher où était perchée la louve, le jeune homme découvrit les corps de six garçons percés de flèches. Le chevalier mit pied à terre et alla de l’un à l’autre, guettant sur leurs visages un souffle de vie. Tous étaient morts et déjà des corbeaux tournoyaient au-dessus d’eux.
  Le chevalier chercha quelque chose qui pût lui permettre d’enterrer les cadavres, mais il n’avait que son épée et sa lance. Alors, sous les racines enchevêtrées d’un bouquet de pins, il vit une caverne et y porta un par un les garçons assassinés. Ils étaient tous très jeunes et d’une grande beauté. Le chevalier, les ayant couchés les uns près des autres, s’agenouilla en pleurant: dans leurs longues robes blanches, ils étaient pareils à des anges, et il avait grand pitié d’eux.
  Il roula ensuite une grosse pierre, pour fermer l’entrée de la caverne, et, de la pointe de son couteau, y grava une croix et ces mots:
  Ici reposent six garçons inconnus
  Massacrés par des soldats inconnus
  Pour une raison inconnue.

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  Il enfourcha son cheval et se remit en route. Le soir tombait, la neige s’épaississait et il ne savait où passer la nuit, car aucune lumière ne venait lui signaler une maison. Alors qu’il scrutait les pentes sombres de la montagne, il vit surgir la louve blanche qui boitillait en gémissant à sa rencontre, la flèche toujours fichée dans sa cuisse, le pelage souillé de sang.
  Le chevalier descendit de sa monture, s’approcha d’elle et lui parla doucement. Elle se coucha sur le flanc et le jeune homme agenouillé, d’un coup sec, arracha la flèche. La louve poussa un cri et, se retournant, lui saisit le bras dans sa gueule, mais sans le mordre. Le chevalier pressa son manteau sur la plaie et, soulevant la bête, la plaça en travers de sa selle.
  La neige tombait à présent en rideaux pressés et lourds. Le chevalier distingua, dans la grisaille fourmillante de flocons, les contours d’un château dressé sur un éperon rocheux. Il traversa un village désert, franchit le pont-levis sans que personne ne se manifestât et conduisit son cheval à l’écurie. Il  y trouva de la paille et du foin, et même des selles et des brides, mais point de palefreniers, ni d’autres chevaux.
  A l’étage, dans la grande salle, régnait un désordre lamentable. On avait renversé les coffres et la table, arraché les tentures et les pas du jeune homme écrasaient des débris de vaisselle.
  Laissant la louve roulée dans son manteau, le chevalier alla chercher du bois pour allumer du feu dans la cheminée et sur les carreaux, devant l’âtre, s’étendit bientôt une chaude lueur. Il donna de l’eau à la louve  puis sortit de sa besace du pain rassis, des pommes et du jambon desséché. C’était tout ce qu’il avait à manger et il le mangea en silence. La plaie de la louve ne saignait plus. Le museau allongé sur ses pattes, elle le regardait avec un désespoir presque humain et soupirait.
  Le chevalier lui caressa la tête puis, se roulant dans une tenture, s’endormit à même le sol, son épée à portée de la main et son bouclier en guise d’oreiller.

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  Le lendemain, il partit chasser et glaner ce qu’il restait de légumes dans les potagers déserts. Toutes les maisons étaient vides et aussi dévastées que le château, mais nulle part il ne trouva de cadavres. A son retour, il se prépara un repas et remit de l’ordre dans la grande salle qui était très belle, entièrement lambrissée de bois peint rehaussé de dorures, et ensoleillée par de longues fenêtres en ogive.
  Puis il alla visiter les chambres dont on avait dérobé tous les objets précieux, sauf un miroir d’argent qu’il trouva sous un lit. Il le rapporta dans la salle et s’amusa à projeter en tous sens les rayons du soleil déclinant qui giclaient à sa surface, ce qui eut pour effet de terroriser la louve: elle s’enfuit aussitôt en boitillant. « N’aie pas peur, s’écria le chevalier, reviens! Je ne le ferai plus... » Son rire résonna dans le silence. Il se sentit seul et résolut, si la louve ne rentrait pas, d’aller dormir avec son cheval.
  Mais il ne parvint pas à dormir. Au milieu de la nuit, il quitta l’écurie et fit quelques pas dans la cour enneigée. A la lumière de la lune, les parties du château qui n’étaient pas plongées dans l’ombre semblaient faites de glace translucide. Les fenêtres étincelaient, pareilles à de longs écus d’argent. « Ce château n’est à personne, se disait le chevalier, il pourrait être le mien. Le château vide d’un seigneur sans armée. » Il leva la tête,  pour regarder une chouette planer entre les tours, puis gravit l’escalier qui menait à la galerie voûtée et entra dans la grande salle. La louve blanche était revenue et s’était couchée près du miroir. Le chevalier s’approcha en souriant: « Je pensais que tu m’avais abandonné, dit-il, que t’est-il arrivé, ma belle louve? Qu’est-il arrivé à ce château? »
  Il s’assit près d’elle et caressa son pelage immaculé: « Il ne faut plus me laisser, lui dit-il. J’ai trouvé mon château, un château vide et dévasté, et j’ai enfin trouvé la dame qui convient à un pauvre chevalier de ma sorte: une louve solitaire et blessée. » 
  Et il rit de nouveau, amusé par le regard fixe et jaune de l’animal qui semblait l’écouter.  Alors il se pencha sur le miroir qu’incendiaient les blancs rayons de la lune et, dans cette surface aveuglante, il crut voir le reflet d’une jeune fille qui le dévisageait de ses yeux immenses et dorés. Il poussa un cri, saisit le miroir et l’examina attentivement, mais il n’y discerna plus rien que ses propres traits. « Je l’ai vue, pourtant, dit-il à la louve, j’ai vu ma dame... Dans le brouillard léger de ses cheveux, son visage m’est apparu, mystérieux et innocent comme le chant du rossignol, comme l’étoile du matin suspendue à la joue fraîche de l’aube. C’était la dame de ce château, n’est-ce pas? Alors il me faut rester ici pour le garder. Sinon, il va tomber en ruines, et des va-nu-pieds vont s’y installer. Qu’est-ce qu’un chevalier qui n’a ni dame à aimer, ni cause à défendre? Je savais qu’un jour, je trouverais l’une et l’autre. La dame est peut-être morte et le château est vide, mais c’est cela qui m’est échu. »
  Et le chevalier, blotti dans son manteau, s’endormit serré contre la louve et le miroir sur son coeur.

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  Le lendemain, en balayant la chambre du miroir, il trouva dans la poussière une couronne de fleurs séchées. Il sut que c’était la dame du château qui l’avait tressée, que cette chambre était la sienne et que le miroir aussi lui appartenait. Il souffla sur la couronne et la poussière s’envola en scintillant dans le soleil. Il revit en pensée les six jeunes morts couchés sous les plis silencieux et tourbillonnants de la neige. Qui étaient-ils? Outre le fantôme de la dame et son château, il avait aussi leur tombe à garder et peut-être leur sang à venger. Partant pour la chasse, il emporta la couronne et se dirigea vers la gorge, le torrent et la caverne.
  Il s’agenouilla devant la pierre qui en fermait l’entrée et y déposa les fleurs séchées. Alors la louve se mit à hurler, et son hurlement se répercuta entre les falaises. Le chevalier frissonna et relut distraitement l’inscription qu’il avait tracée. Il était écrit:
  Ici reposent les six fils du seigneur de la Montagne
  Massacrés par des soldats inconnus,
  Pour une raison inconnue.
  « Louve, dit le chevalier, si seulement tu pouvais parler et me dire ce que tu as vu! Je le sais, à présent, les six garçons étaient les frères de ma dame, et il me revient donc de les venger. Mais comment? J’ignore tout de leur assassin, je suis seul, je n’ai que des armes ordinaires, une tunique de cuir et une cotte de mailles... »

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   Et la dame elle-même, où était-elle? Le chevalier passa encore quelques jours à nettoyer le château, jetant les débris dans les douves. Il répara la herse et refit une porte solide et cloutée. Tous les soirs il faisait le tour du chemin de ronde, contemplant à perte de vue la forêt verdâtre et mauve, les montagnes bleues, la gorge tortueuse où reposaient les garçons. Il n’y avait pas âme qui vive. Pas un pèlerin, pas un vagabond, pas même une fumée lointaine. Malgré sa terrible solitude, il se sentait chez lui dans ce pays sauvage et pur, dans ce château battu par les vents.
  Un jour qu’il se recueillait dans la chapelle, il aperçut une petite porte qu’il n’avait encore jamais remarquée. Il la franchit, descendit les marches d’un escalier de pierre et s’engagea dans un boyau ténébreux. Au bout d’un long moment, il discerna une lueur qui allait s’intensifiant au fur et à mesure qu’il s’avançait. Il arriva ainsi dans une grande salle où, sous de longues stalactites translucides et jaunes, miroitait une nappe d’eau verte. Sur une éminence, reposait le gisant d’un seigneur barbu, dont la tête était coiffée d’une couronne d’or et les mains croisées sur une épée. C’était la lumière de cette épée qui éclairait la grotte tout entière.
  Autour de ce tombeau étaient disposés sept autres gisants. Le chevalier reconnut avec surprise l’effigie de chacun des six garçons qu’il avait ensevelis. La septième sculpture représentait une jeune fille, plus belle encore que ses six frères, le visage et les mains enclos dans les vagues pétrifiées de ses cheveux et de ses draperies.
  Le coeur du chevalier s’arrêta un instant de battre. Il caressa timidement la statue puis, la prenant à bras-le-corps, il s’arque bouta pour essayer de la déplacer et d’ouvrir le tombeau. Alors il entendit un bref jappement et vit la louve qui rôdait sur la berge opposée. Dans l’eau sombre et lisse se déplaçait en même temps qu’elle le reflet d’une demoiselle éperdue.
  Le chevalier fit le tour de l’étang, regardant venir à sa rencontre, sous les pas de la louve, le merveilleux fantôme. « Louve, dit-il, si elle est dans ce tombeau, je n’aurai de cesse d’avoir vengé sa mort! »
  Devant lui s’ouvrait un autre couloir où l’on avait ménagé des marches. Il s’y engagea et, au bout de quelques pas, se retrouva dans la caverne où il avait laissé les six cadavres. Elle était vide. Un cercle aveuglant bordait la pierre dont il avait obturé l’entrée. Il s’appuya contre elle pour la faire céder, sortit et la remit en place. L’inscription disait à présent:
  Ici reposent les six fils du Seigneur de la Montagne
  Massacrés par les soldats de ton frère,
  Le Chevalier de Fer,
  Pour une raison inconnue.
  Le chevalier poussa un grand cri, tira son épée ébréchée et la brisa sur la pierre. Puis il rentra en pleurant au château et pleura toute la soirée, devant le feu. « Hélas, dit-il à la louve qui léchait ses larmes en gémissant, c’est mon frère qui a apporté le malheur en ce château, et je le lui ferai payer, mais comment? Je suis seul, il a toute une armée, et j’ai brisé mon épée. »
  Le lendemain, il rassembla ses affaires et sella son cheval: « Je n’ai plus le droit de rester ici, dit-il à la louve, mais tu peux venir avec moi, si tu veux. »
  Il sortit de l’écurie et s’immobilisa dans la cour, muet de surprise. Contre les murs avait surgi une multitude de statues: des paysans, des soldats en armes, des commères, des chiens, des chats, des vaches et des poules, comme si les pierres avaient soudain revêtu la forme de ceux qui avaient habité les lieux. Et quand il traversa le village, il vit que toutes les maisons étaient à présent ornées de semblables bas-reliefs. Il se rendit aussitôt à la caverne, pour revoir l’inscription, et lut:
  Ici reposent les six fils du Seigneur de la Montagne
  Massacrés par les soldats de ton frère,
  Le Chevalier de Fer,
  Dépités de n’avoir pu trouver l’épée
  Que tu n’as pas su prendre.
  Le chevalier roula la pierre et descendit directement dans la crypte. L’épée était toujours à sa place, entre les mains de marbre du seigneur, et la jeune fille de pierre était toujours aussi belle et immobile. A son doigt brillait un anneau d’or.
  Le chevalier prit l’anneau qui était lourd et large, et le passa à son propre doigt. Il lui allait parfaitement.
  Se retournant, il vit que les mains du seigneur s’étaient disjointes. La caverne s’obscurcissait, la lumière de l’épée déclinait. Vite, il la dégagea de son écrin de marbre et la souleva au-dessus de sa tête. Des reflets fulgurants traversaient la salle et faisaient jouer comme une ombre de vie sur les traits des gisants.

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  Lorsqu’il revint au village, le chevalier vit sur son passage s’animer les unes après les autres les statues qu’avaient exprimées les murs des maisons, puis ceux du château: des hommes, des femmes, des enfants, avec leurs animaux et leurs outils, des soldats avec leurs armes, tous reprenaient vie sous les rayons de l’épée et acclamaient leur sauveur. Eberlué, le chevalier se laissait conduire par la bride et regardait autour de lui se déployer les oriflammes et les bannières qui avaient surgi entre les mains de ces gens, et leurs visages pleins d’espoir. Une vieille femme lui expliqua que le Seigneur de la Montagne, avant de mourir et de laisser ses sept enfants orphelins, avait ensorcelé son domaine afin de le soustraire à la convoitise des seigneurs voisins et d’éviter à ses vassaux d’être massacrés, tant que ne se manifesterait pas un homme valeureux capable de les défendre.
  Le chevalier raconta alors à la foule comment il avait trouvé morts et enseveli les six fils du Seigneur de la Montagne. Il jura de les venger et de retrouver son septième enfant, la demoiselle de pierre, si toutefois elle ne reposait pas déjà dans la crypte, sous son gisant. Puis il commanda qu’on lui forge une véritable armure et descendit à la chapelle se mettre en prière. Après quoi il fit signe aux capitaines qui l’accompagnaient de le suivre dans la grotte.
  En voyant les tombeaux, les hommes d’armes s’agenouillèrent et pleurèrent, appelant chacun des garçons par leur prénom: ils avaient élevé, ils avaient instruit, ils avaient juché sur leurs premiers chevaux ces jeunes gens pleins de promesses qu’on avait lâchement abattus. Et où était la demoiselle, leur dernier espoir? L’avait-on, elle aussi, tuée et couchée dans sa tombe? L’avait-on enlevée?
  Le chevalier et ses capitaines se décidèrent à faire basculer le gisant; mais, malgré tous leurs efforts, ils ne purent y parvenir et ne purent non plus se résoudre à le briser: si la demoiselle était morte, la statue était la seule trace qu’il leur restait de sa grande beauté. Ils se contentèrent d’allumer des veilleuses dans la crypte. Puis ils s’équipèrent et partirent.

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  La forteresse du Chevalier de Fer, perchée sur un roc de basalte au bord d’un morne plateau, était puissante et rébarbative. Dans son fief, les paysans allaient pieds nus et en haillons, les édifices publics ne se distinguaient par aucun ornement superflu. Toutes les richesses de cette contrée gisaient dans les caves de son seigneur et n’en sortaient que pour payer ses soldats. Il était dur et ne pensait qu’à faire la guerre et affermir sa puissance.
  Le chevalier de Cuir et son armée quittèrent les régions sauvages de la Montagne pour s’engager sur ces terres déshéritées, où des pendus bordaient les routes, où le cri des corbeaux couvrait le chant des oiseaux, où les bêtes sauvages craignaient l’homme, où le passant de rencontre, méfiant et sournois, ne répondait pas au salut et se coulait dans les fossés.
  Le jour même, le chevalier de Fer,  mis au courant de l’invasion, se porta à la rencontre de son frère et fit mine de l’accueillir avec joie: « Mon bien-aimé cadet, quelle joie de vous revoir à la tête d’une si fière compagnie! Auriez-vous donc réussi à vous tailler un fief à la pointe de l’épée? Et quelle épée! Brillante et acérée comme une étoile... A qui l’avez-vous prise?
- Elle m’a été donnée par ceux à qui vous pensiez la voler. Et maintenant, je vous somme en leur nom de me rendre la demoiselle du château de la Montagne, dont vos soldats ont massacré les six frères. »
  Le chevalier de Fer feignit la stupeur: « Quelle demoiselle? Le château de la Montagne est vide depuis des années, la dernière fois que des éclaireurs se sont perdus de ce côté, ils n’ont rencontré qu’une horde de loups! Auriez-vous, mon frère, pris possession du fief des loups et des oiseaux de nuit et trouvé cette épée en ce château ensorcelé? Savez-vous qu’alors, elle ne vous portera peut-être pas bonheur?
- Pour mon bonheur ou mon malheur, c’est elle qui m’est échue. Mon frère, assez menti, où est la demoiselle? »
  Le chevalier de cuir leva lentement son épée, d’un geste qui mettait son frère en garde. Le chevalier de Fer prit le ciel à témoin: « De par Dieu, je jure sur ma tête que mes hommes, sur les terres du seigneur de la Montagne, ont abattu seulement une horde de loups qui les talonnaient et n’ont tué ni enlevé aucune demoiselle. Je peux en mettre ma main au feu. »
  Et sans hésiter, le chevalier de Fer s’approcha d’un bivouac et plongea la main dans les flammes du brasier auprès duquel se chauffaient des soldats. Puis il l’éleva pour la présenter à son frère et à ses capitaines: elle était intacte.
  Décontenancé, le chevalier de Cuir se laissa embrasser et mener avec ses compagnons dans le château de son frère. Il soupçonnait bien une traîtrise et ne parvenait pas à mettre en doute l’inscription qu’il avait lue sur le rocher. Pourtant, les apparences parlaient en faveur du chevalier de Fer.
  Celui-ci, pour fêter leurs retrouvailles, fit donner un grand festin et, pendant tout le repas, accabla son cadet de caresses, plaisantant gaiement avec lui et lui rappelant leur enfance. Il s’intéressait particulièrement à la louve, s’extasiait sur sa beauté et sa douceur: « Laisse-moi en faire cadeau à notre frère, le chevalier d’Or. Il aime à s’entourer d’animaux fabuleux et d’êtres féeriques. Il saura retrouver la demoiselle du château de la Montagne et nous pourrons célébrer tes noces. »
  Le chevalier de Cuir, enivré par le vin, la musique et la chaude amitié qu’on lui témoignait après des mois de solitude, commençait à laisser s’endormir sa méfiance. Mais il n’avait pas envie de donner la louve et d’ailleurs, lui appartenait-elle? C’était un animal sauvage qui s’était attaché à lui de son plein gré. « Si elle veut bien te suivre, alors tu pourras la prendre », dit-il à son frère.
  La louve ne détachait pas de lui un regard triste et absent. Le chevalier de cuir en éprouvait un grand malaise: n’avait-il pas fait de son mieux, en lui laissant le choix sans offenser son frère? A sa grande surprise, elle n’opposa pas de résistance quand le chevalier de Fer, lui passant une écharpe de soie autour du cou, l’emmena dans ses appartements: « Nous irons ensemble l’offrir à notre suzerain, le chevalier d’Or,» déclara-t-il. Puis il invita son cadet à s’en aller dormir dans la chambre qu’on lui avait préparée.
  Dès qu’il se fut étendu, le chevalier de Cuir, en dépit d’une sourde et inexplicable inquiétude, s’endormit profondément. Et chacun de ses capitaines dormait aussi profondément que lui: car le chevalier de Fer leur avait fait boire un vin drogué. Quand il fut sûr que personne ne se réveillerait, il subtilisa l’épée de son cadet et lui demanda: « Où l’as-tu trouvée? »
  Le jeune homme, sans sortir de son sommeil enchanté, lui répondit: « Dans la crypte du château de la Montagne.
- Et comment y accède-t-on? Demanda encore le traître.
- Par la porte dérobée qui est dans la chapelle et par la caverne où j’avais enseveli les six jeunes gens.»
  Satisfait de ce qu’il venait d’apprendre, le chevalier de Fer, emmenant la louve, se mit secrètement en route pour le fief de son frère aîné.

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  Le territoire du chevalier d’Or était beaucoup plus accueillant que celui du chevalier de Fer. Les routes, bordées de haies et de grasses prairies, traversaient des villages pimpants qui regorgeaient de boutiques et de marchés. Les gens, aimables et indifférents, vaquaient tous à diverses occupations et regardaient passer avec mépris et méfiance l’escorte de soudards malpropres du chevalier brigand.
  Celui-ci, en revoyant le château où il avait passé son enfance, ses jardins suspendus au dessus des murailles, les dentelles de pierre qui ornaient les façades, les toits aux tuiles vernissées et multicolores, les oriflammes de soie, les livrées des pages, les riches vêtements des dames et des seigneurs qui se promenaient dans le parc, fut tout entier la proie d’une noire envie. Pourquoi n’était-ce pas lui qui avait hérité de cette grasse contrée, de cette élégante demeure? Pourquoi avait-il dû partir, se tailler à grands coups d’épée un domaine ingrat et vivre avec des bandits dans une forteresse sinistre?
  Son frère l’accueillit avec une certaine réserve: il craignait, à le voir ainsi, maigre, mal rasé, rudement vêtu de fer et de bure, qu’il vînt lui demander de l’argent. Le chevalier de Fer, qui s’en aperçut, pensa amèrement: « J’ai maintenant assez de trésors dans mes caves pour me faire bâtir un palais presque aussi beau que celui-ci. Mais à quoi bon? C’est le tien, que je veux, car c’est dans le tien que je suis né et que j’ai grandi, je veux le climat agréable, la végétation luxuriante et la douceur de vivre où tu te prélasses et t’amollis. »
  En effet, ce seigneur n’avait plus rien d’un chevalier et ne portait plus les armes depuis bien longtemps. Il était gras, perdait ses cheveux, il donnait constamment des bals et des fêtes et ne s’était encore jamais marié car aucune princesse ne lui semblait digne de sa richesse et de sa puissance; chaque fois qu’il se trouvait une fiancée, il s’apercevait que sa voisine était encore plus belle ou plus noble ou plus fortunée et ne parvenait pas à se décider.
  Le chevalier de Fer lui amena la louve dont le pelage lumineux et les yeux d’or liquide firent sur lui grande impression: « Cet animal est fée, s’écria-t-il, offre-le moi! » Le chevalier de Fer y consentit et lui dit: « Mon frère, c’est là un présent inestimable; sur le territoire du château de la Montagne, mes hommes ont tué six loups blancs et blessé le septième. Les six loups abattus ont repris leur forme: c’étaient les six fils du Seigneur de la Montagne, que leur père avait enchantés. Le septième, que tu vois ici, c’est sa fille, la plus belle demoiselle qu’on ait jamais vue sur terre: sa beauté n’est pas de notre monde. Celui de nous trois qui l’épousera régnera sur les deux autres, comme l’avait prédit notre père, car il héritera de l’épée du seigneur, de sa couronne, de son château et de ses pouvoirs magiques. L’épée, je l’ai prise, la demoiselle, je te l’ai donnée, épouse-la et tu occuperas la place qui te revient de droit, puisque tu es notre aîné. Il te faut agir vite, car c’est notre cadet qui s’était approprié la louve et l’épée, et qui avait réveillé le château ensorcelé, et cela sans nous prévenir ni nous prêter allégeance: s’il avait su que la louve et la demoiselle n’étaient qu’une seule et même personne, tu serais à présent dépossédé de ton fief et de tous tes biens. »
  Le chevalier d’Or si, bien sûr, il tenait à ses biens, fut surtout frappé d’apprendre que sous le pelage de la louve se cachait une jeune fille plus belle que toutes celles qu’il pourrait jamais trouver: il la lui fallait, il n’en épouserait pas d’autre. Mais comment lui rendre figure humaine? On ne pouvait tout de même pas, pour ce faire, la tuer comme les six autres loups, et il n’était pas non plus possible de l’épouser sous sa forme actuelle. « C’est au château de la Montagne que nous trouverons le moyen de délivrer la demoiselle de son sortilège », lui dit le chevalier de Fer. Et le chevalier d’Or décida de rassembler une escorte et de partir dès le lendemain. Puis il fit mettre la louve sous bonne garde dans l’une des cages d’or où il enfermait toutes sortes de créatures extraordinaires: une licorne, un griffon, une chimère, un phénix, un dragon, un centaure, un sphinx, une sirène. Disséminées à travers le parc, ces cages attiraient tous les jours les promeneurs.
  Enfermée, la louve leva les yeux vers les étoiles et se mit à hurler. Alors une chouette accourut à tire d’aile et descendit se poser sur la cage. La louve, se mordant le flanc, s’arracha une touffe de poils blancs que l’oiseau emporta dans son bec. Puis elle se coucha en gémissant.
  « Louve, pourquoi pleures-tu? Demanda le griffon.
- Je pleure parce que mon bien-aimé m’a livrée à un gredin, répondit la louve.
- Louve, pourquoi pleures-tu? Demanda la licorne.
- Je pleure parce qu’un félon a drogué mon bien-aimé et lui a dérobé ce qui lui revenait.
- Louve, pourquoi pleures-tu? Demanda le centaure.
- Je pleure parce que mon bien-aimé n’a pas su garder ce qui lui était donné et qu’il va perdre ce qui lui était promis.
- Louve, pourquoi pleures-tu? Demanda la sirène.
- Je pleure parce que les vilains, lorsqu’ils voient de merveilleuses créatures, ne pensent qu’à les tuer ou les mettre en cage. »
  Alors le griffon, la licorne, le centaure, le dragon, la chimère, le sphinx, le phénix et la sirène poussèrent un profond soupir et se mirent eux aussi à pleurer amèrement. Toutes les fleurs du parc se fanèrent et les rossignols s’en furent, à tire d’ailes, chanter ailleurs.

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  La chouette vola toute une partie de la nuit et, à l’aube, parvint au château où le chevalier de Cuir était resté profondément endormi. Elle se posa à son chevet et laissa tomber sur son visage la touffe de poils blancs qui lui avait été confiée. Aussitôt, le jeune homme s’éveilla et comprit qu’il avait été trahi et que sa louve était, par sa faute, en danger. Il chercha son épée et, ne la trouvant pas, appela à grands cris ses capitaines. Ceux-ci accoururent et se heurtèrent aux gens du chevalier de Fer qui voulaient leur barrer le passage et mettre leur chef à mort. Il s’ensuivit une courte et sanglante bataille à travers les couloirs, les escaliers et les salles du château. Puis, titubants, ruisselants de larmes, de sueur et de sang, le chevalier de Cuir et ses hommes s’embrassèrent en silence. Que faire, où aller? Où était parti le traître, à quoi pouvait lui servir la louve? Comment triompher de lui, maintenant qu’il avait dérobé l’épée magique?
  Il décida de renvoyer ses capitaines et son armée au château de la Montagne et de partir de son côté chez son frère aîné demander justice. Le coeur lourd, il se mit en route le soir même et chevaucha jusqu’à l’aube. Il était seul, de nouveau, plus seul qu’il ne l’avait jamais été. A quel moment avait-il failli? Quel faux pas avait-il commis? Un château lui avait été donné, une raison de vivre et de combattre, et il avait tout perdu, il avait mis entre les mains d’un traître ce qu’il avait de plus cher et compromis toutes ses chances de retrouver la demoiselle.
  Parvenu sur les terres du chevalier d’Or, il les traversa sans prêter la moindre attention à leur richesse, ni au mépris étonné des passants prospères pour ce guerrier errant sans armée, loqueteux et sombre. Le château de son frère aîné, au soleil levant, brillait comme un précieux coffret ouvragé. Mais aucun oiseau ne chantait plus dans les bosquets du parc et les voix des promeneurs avaient des intonations moqueuses et méchantes. Les gardes qui se portaient à sa rencontre l’encerclèrent et, après une courte lutte, le maîtrisèrent: « Quelle est cette façon de me recevoir dans le château de mon père? Conduisez-moi auprès de mon frère aîné! S’exclama-t-il.
- Messire Jean, lui répondit-on, votre frère a donné l’ordre de vous arrêter dès que vous paraîtriez en ces lieux et de vous pendre à l’aube du jour suivant »
  Accablé, le jeune homme se laissa emmener et enfermer au cachot. Ainsi, ses deux frères s’étaient entendus pour le déposséder du peu qu’il avait honnêtement et courageusement conquis. Pourquoi? Que leur manquait-il? En quoi leur paraissait-il si redoutable? Son coeur se brisait à l’idée de ce que feraient ces gredins, s’ils prenaient le château qui lui avait été confié et s’ils trouvaient la demoiselle qui lui était promise. Sanglotant sur ses mains jointes, il aperçut à travers ses larmes l’éclat de l’anneau qu’il avait pris sur le gisant et, le caressant d’un doigt rêveur, il se retrouva dehors, dans le parc, sous les étoiles. Autour de lui brillaient les cages où étaient enfermés les animaux fabuleux que collectionnait le chevalier d’Or: une seule d’entre elles n’était pas occupée. « Merveilleuses créatures, dit le jeune homme en s’agenouillant, je vous supplie de me renseigner, qui gardait-on ici, auprès de vous, dans cette cage vide?
- Une louve blanche qui a pleuré toute la nuit, répondit la licorne.
- Et pourquoi pleurait-elle?
- Elle pleurait parce que son bien-aimé l’avait livrée à un gredin, dit le griffon.
- Elle pleurait parce que son bien-aimé n’avait pas su garder ce qui lui avait été donné et allait perdre ce qui lui avait été promis, ajouta la sirène.
- Elle pleurait parce que les vilains, lorsqu’ils voient des créatures merveilleuses, ne pensent qu’à les tuer ou à les mettre en cage, » soupira le centaure.
  Le coeur du chevalier se serra: « Merveilleuses créatures, je suis le bien-aimé de la louve blanche et son chevalier servant. Où est-elle à présent? Où l’a-t-on emmenée?
- Le chevalier d’Or et son frère sont partis avec elle pour le château de la Montagne, dit la licorne.
- Celui des trois frères qui possédera l’épée, la fille et l’anneau du seigneur de la Montagne recevra également sa couronne et régnera sur les trois fiefs, chanta la sirène.
- L’anneau... répéta le chevalier, mais l’anneau c’est moi qui le détiens! »
  Il éleva la main, l’anneau étincela aux rayons de la lune et les portes des cages s’ouvrirent toutes en même temps. Les créatures environnèrent le jeune homme et le centaure se prosterna devant lui: « Monte sur mon dos et tu arriveras plus vite là où tu dois aller. »

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  Les deux frères félons avaient rejoint les premiers le château de la Montagne et, ne voulant pas perdre de temps à l’assiéger, se mirent en quête de la caverne. Le chevalier de Fer interrogea les soldats qui avaient tué la horde de loups et ils le menèrent là où son cadet avait trouvé les six cadavres. Il trouva la pierre que le jeune homme avait gravée et où l’on pouvait lire à présent:
  Ici reposent les six fils du seigneur de la Montagne,
 Massacrés par les soldats du chevalier de Fer
Avide de s’approprier un héritage
 Qui ne lui était pas destiné.
  Le seigneur brigand hocha la tête: « C’est ce que nous verrons. » Dit -il entre ses dents. Et il donna l’ordre de rouler la pierre dans le ravin.

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  Entre les mains qui l’avaient volée, l’épée magique ne brillait plus du même éclat et ne suffisait plus à éclairer la caverne, où, dans la pénombre, une dizaine de veilleuses, étagées dans les anfractuosités de la roche, diffusaient leurs auréoles vacillantes. Assis sur la berge du lac, le chevalier d’Or se repaissait du reflet de la demoiselle que la louve prisonnière projetait dans l’eau verte. « Belle jeune fille, soupirait-il, ne pouvez-vous consentir à reprendre votre forme? Je vous aimerai jusqu’à la fin de ma vie et je mettrai à vos pieds tous mes trésors. »
  Le chevalier de Fer rôdait sombrement autour des gisants et cherchait dans les détails des sculptures quelque indication qui pût lui permettre de trouver le moyen de lever le charme. Il ne jetait sur la louve et son reflet humain qu’un regard distrait. La beauté de la demoiselle l’intéressait encore assez peu. Lorsque la louve aurait repris sa forme, alors il tuerait son frère aîné et la forcerait séance tenante à l’épouser.
  Pourtant, un détail dans le reflet de cette jeune fille hostile et effrayée finit par attirer son attention: à sa main brillait un anneau d’or dont n’offrait pas de trace la patte de la louve. Il se jeta sur l’animal: « L’anneau, où est l’anneau? » La louve le mordit au bras et il lui décocha un coup de pied. Puis il menaça le reflet blême de la jeune fille: « Vous me paierez cela bientôt! »
  Indigné, le chevalier d’Or s’interposa: « As-tu perdu l’esprit? C’est ma fiancée que tu brutalises! »
  Le chevalier de Fer éclata de rire: « Non, c’est la fiancée de notre frère cadet, mais tu es venu pour la lui voler, n’est-ce pas? Aussi ne perdons pas de temps. Il nous faut trouver l’anneau que porte son reflet, c’est de lui que dépend sa métamorphose. »
  Il s’approcha du gisant pour l’examiner de plus près: il ne vit rien sur ses mains croisées et ne trouva rien dans les replis des draperies de pierre que ses doigts exploraient avidement, tandis que le reflet de la jeune fille épiait tous ses gestes avec une répugnance bouleversée. « Et s’il fallait donner un baiser à la statue? Proposa le chevalier d’Or.
- Essaie toujours, » répliqua le chevalier de Fer en haussant les épaules. Son frère se pencha pour effleurer de ses lèvres le visage de pierre. La louve ne se transforma pas mais se mit à gronder. « C’est peut-être plutôt l’animal, qu’il te faudrait embrasser! Ricana le chevalier de Fer. Mais prends bien garde à ton nez, la belle jeune fille a de grandes dents! « 
 Il saisit à bras le corps le couvercle sculpté, pour en éprouver la résistance: « Et si l’anneau était là-dedans? Viens donc m’aider!
- Nous n’allons pas profaner une tombe! Protesta le chevalier d’Or.
- Quelle tombe? Personne ne repose sous ce gisant, puisque la louve est là, sur la berge! Mais je sens que nous y trouverons l’anneau magique. Aide-moi, si tu veux la jeune fille. Elle, elle ne t’aidera pas. »
  Les deux frères unirent en vain leurs efforts, le couvercle ne cédait pas. Ils appelèrent leurs hommes à la rescousse mais rien n’y fit. Alors le Chevalier de Fer se fit apporter une masse et décida de briser la statue. Il donna un premier coup, la pierre se fendit et la louve se mit à hurler à la mort. Un deuxième coup pulvérisa le visage. Un troisième coup fit tout voler en éclats et, dans la poussière et les débris, les deux frères se mirent à chercher fébrilement l’anneau. « Je l’ai! S’écria le premier le chevalier d’Or, en élevant au bout de ses doigts quelque chose d’étincelant. Belle demoiselle, vous serez à moi! »
  Le chevalier de Fer, sans proférer un mot, souleva l’épée magique et fendit le crâne de son frère qui s’écroula sur place, laissant rouler l’anneau sur les galets de la berge. Le meurtrier le ramassa et le fit jouer à la lumière; c’était une très petite bague qui ne pouvait se passer qu’à un doigt très fin, elle ne convenait ni à une main d’homme, ni à une patte de louve et il ne savait tout à coup quel usage en faire.
  Il regarda la louve qui grondait et gémissait, la tête basse, le poil hérissé et son reflet hagard qui portait les mains à sa poitrine, comme s’il étouffait. Et soudain, il ne sut plus ce qu’il voyait, un animal ou une jeune fille, une gueule ou un visage, une fourrure ou une chevelure, des membres ou des pattes car ce qu’il avait sous les yeux passait constamment de l’une à l’autre forme, exhalant tour à tour des hurlements de bête et des cris humains. Il s’approcha et tenta de la saisir et d’immobiliser une de ses pattes pour y glisser l’anneau au moment  où elle se changerait en main, mais il se fit mordre cruellement et lâcha le bijou qui tomba dans l’eau cristalline et profonde. En face de lui, se dressait son frère cadet et à son doigt brillait un anneau pareil à celui qu’il venait de perdre. Auprès du jeune homme il reconnut le bestiaire fabuleux du chevalier d’Or, le centaure, la licorne, la sirène, le griffon et le dragon, la chimère, le phénix et le sphinx, mais le fiancé de la louve blanche n’avait pas d’arme et lui, il détenait l’épée magique. Celle-ci, entre ses mains impures, s’était complètement obscurcie, mais il ne s’en était pas aperçu: elle avait fort proprement occis son frère aîné et occirait de même son frère cadet.
  Pâle d’horreur, le chevalier de Cuir regardait cette créature torturée qui n’était plus ni louve ni jeune fille et le chevalier de Fer qui levait sur elle l’épée ternie et souillée du sang de leur suzerain, le Chevalier d’Or. « Donne-moi ton anneau, lui lança le traître, ou bien je tue ce monstre!
- A quoi bon? Répondit  le jeune homme. Cet anneau ne t’est pas destiné et tu ne pourras rien en faire, tu détruis tout ce que tu touches.
- Et je détruirai aussi ta fiancée et tout ce que tu aurais pu recevoir à ma place si tu n’avais pas été si stupide! »
  L’épée se mit de nouveau à briller et à éclairer la caverne, elle brillait de plus en plus fort, elle flamboyait d’un éclat blanc, insoutenable et le chevalier de Fer poussa un hurlement: ce feu le brûlait. Il laissa échapper l’arme qui s’abîma dans le lac. Celui-ci aussitôt s’embrasa d’une extraordinaire lueur, comme une énorme émeraude enchâssée dans le roc, et se mit à bouillonner et à écumer. De l’intérieur des sept gisants qui restaient intacts coulèrent sept sources tumultueuses et le chevalier de Fer fut emporté dans les eaux tourbillonnantes qui débordèrent  et se déversèrent le long du passage où son frère avait enseveli les garçons. Puis, jaillissant par cette issue, elles balayèrent aussi les soldats qui la gardaient et descendirent en sept bondissantes et bruissantes cascades se jeter au fond de la gorge, dans le torrent.
  Le chevalier de Cuir rejoignit la louve et la prit dans ses bras, serrant contre lui tantôt un animal haletant, tantôt une jeune fille affolée; tantôt contre sa joue se pressait une gueule aux babines retroussées, tantôt des lèvres qui cherchaient désespérément à formuler des mots: « L’anneau, perçut-il, l’anneau! Retrouve l’anneau! »
  Le jeune homme regarda les flots lumineux et troubles qui oscillaient à ses pieds. « Comment? » souffla-t-il et il s’agenouilla, battu par les soubresauts de l’écume, il tendit au lac ses mains réunies, comme un mendiant sur le parvis d’une église. Le lac se souleva dans ses bruissantes draperies vertes et déposa au creux de ses paumes le scintillant objet. Ses eaux retombèrent et s’apaisèrent. Le chevalier se retourna vers la louve et passa l’anneau à la main fine qu’il voyait s’allonger au bout d’une patte. Sur sa poitrine s’effondra une jeune fille hors d’haleine. Ses longs cheveux argentés et pâles coulaient jusque dans les vaguelettes où se fragmentait encore le reflet d’une louve blanche.
  Le jeune homme l’enveloppa dans son manteau qui était resté sur la rive. Les animaux fabuleux se dispersèrent mais le dragon, trouvant la grotte à sa convenance, proposa d’y rester pour garder les gisants, les sources, le lac et l’épée qui transperçait les profondeurs de l’eau de son éclat blanc et cruciforme: seul le chevalier et ses descendants y auraient désormais accès.
  Alors la demoiselle prit, sur le gisant de son père, la couronne d’or, la posa sur la tête bouclée du chevalier de Cuir et fit, entre les mains du plus digne, des trois fiefs un seul royaume.

 Laurence Guillon