jeudi 18 septembre 2014

L'arche

















(A sœur Ambrosia : le monde est en train de couler, mais il existe une arche invisible, il y a ceux qui y entrent, et ceux qui n’y entrent pas).

Le monde s’ouvre en deux comme un crâne brisé
Et coulent les ténèbres, avec le sang versé,
Où se noient ensemble les bêtes et les gens
De peu nombreux coupables et beaucoup d’innocents.

Et tout est bien parti, comme on l’a raconté,
Si quelqu’un commence, tout le monde s’y met.
D’abord l’on proteste, puis ensuite on se tait
On n’a plus rien à dire, on ne sait que choisir
Prier ou se battre, rester ou bien s’enfuir.

Les ombres déchaînées ont trouvé leur visage,
C’est le vôtre, vous tous qui avez mis en gage
Votre âme petite chez le grand usurier
Qui jamais ne rendra ce que vous lui bradez
Contre l’argent pillé et contre un vain pouvoir
Une triste revanche. Et dans l’océan noir
Que si facilement vous avez soulevé,
Plus sûrement que nous demain vous sombrerez,
Et plus profondément, bouffons et viragos,
Assassins et voleurs, jusqu’au tréfonds des eaux.
Pleins de cris, de noirceur et de sinistre effroi
Vous n’emporterez rien dans votre tombeau froid
Que la grise charogne où votre âme a péri,
Squelettes habillés qui offensez la vie.

Et nous dont vous broyez les humbles destinées
Nous guettons sur la mer la grande arche invisible
Dont vous ne verrez pas la lumière épanchée,
Et nous irons dedans ses flancs insubmersibles
Avec tout notre amour, nos cœurs émerveillés,
Et peut-être aurons-nous alors, de vous, pitié.






samedi 22 mars 2014

Une potée d’hellébores













Cette hellébore en pot que j’avais apportée
Disposait dans l'ombre de doux chapeaux de fées,
Tu aimais la nacre de leurs légers pétales
Le signe précoce de leur floraison pâle
Couleur de blanche lune et de chair enfantine,
Fragile et spontanée, mystérieuse et mutine.

Dans le silence obscur, tu reposais paisible
C’était bien ton visage, où presque imperceptible,
Se jouait le reflet d’une faible lueur,
Comme un reste de vie et de paix retrouvée,
Où venaient voltiger les mots de notre cœur :
O maman si jolie, tu nous as donc laissées,
Qu'elle est belle encore, rajeunie par la mort,
Notre maman perdue, et l’on croirait qu’elle dort…
Mais de ce lit posé, dans ce décor d’hôtel,
Rayonnait un grand froid, pénétrant et mortel.

Me voici claudiquant derrière ton corbillard
Dans les pans éplorés de mon grand manteau noir
Avec mon petit chien, roux dans son panier jaune,
Et je bégaie pleurant, adieu, maman, pardonne…
Et devant moi chancellent, dedans ce fourgon gris,
Les fleurs qui t’accompagnent et qu’en larmes je suis,
Le long de cette allée pendant près de cent ans,
Pendant plus de cent pas, sur des jambes d’enfant.
Et c’est bien ton enfant qui s’en va derrière toi,
Et dont le cœur palpite comme un oiseau marri
Et qui, serrant son chien, crie maman attends-moi !
Ne pouvant croire venue la tombée de la nuit.

Je suis seule avec toi pour monter vers le ciel,
Au travers des tombeaux, dont les degrés gravissent
Ce long chemin de croix qu’aspire l’azur lisse
Où se dresse éblouissant l’archange saint Michel.

Mais là haut le caveau nous attend entrouvert
Et prêt à t’avaler, béant, indifférent,
Pour mélanger tes os à ceux de tes parents,
Aux vieux restes muets de ceux qui nous sont chers.

Avec des craquements de barque naufragée,
Voilà que tu descends sous la terre, maman,
Nos mèches de cheveux, quelques photos fanées,
Sur un bout de papier, mon dernier cri d’amour,
Descendent avec toi dans ce puits sans retour.
Et je tournoie, bégaie, pardonne, adieu maman,
Bon voyage ô ma vie, soleil de tous nos jours,
Tel un papillon noir, je butine en pleurant
Les couronnes de fleurs qui vont là se faner.
Ce pot d’hellébores, pouvais-je le laisser ?

Pouvais-je abandonner ces roses de Noël
Qui veillèrent avec moi dans la pénombre froide
Quand auprès de ton lit je hissais vers le ciel
Ton âme intimidée par-dessus ton corps roide ?

Alentour le printemps arrivait en avance,
Avec ses blancs atours de baptêmes et de fêtes
De mariées d’antan dont la claire souvenance
Passait dans la lumière de la ville refaite.
Ces rues qui n’avaient plus le charme d’autrefois
Défilaient sous nos yeux avec indifférence
Sans garder la mémoire de ceux qui furent pour moi
Tout et bien plus encore en ma si belle enfance.

Alentour le printemps arrivait en avance;
Mais bien trop tard pour toi qui ne le verras plus
Et qui pourtant l'aimait et l'attendait toujours
En guettant les bourgeons sur les fleurs de la cour.
Hellébores, iris, chats couchés au soleil,
Et l'odeur du café, le matin au réveil,
Il n'en fallait pas plus à ton simple bonheur
Si l'une d'entre nous reposait sur ton cœur.
Que peuvent t'inspirer dans les remous cosmiques
Les stellaires splendeurs des séraphins mystiques?
Mais je reste à penser que quelque part là bas
Dieu gardait tout de même une place pour toi.
Que ma prière te guide, que mes larmes t'éclairent,
Qu'à ta rencontre enfin vient notre petit frère
Combler ton âme enfuie de son amour brillant
Le voilà cet enfant, que tu réclamais tant.
Maman, regarde-le, c'est là ton paradis,
Cet ange que jadis Dieu nous avait repris.



Petit Pierre oublié
Ne la laisse pas tomber
Tu n’as connu du monde,
Dedans sa taille ronde
Que ce nid plein d’amour où tu étais bercé
Et dès que tu parus, la mort t’a emporté.

Petit Pierre oublié,
Je t’ai beaucoup pleuré,
Elle aussi te pleurait
En rangeant tes affaires
Et quelquefois j’allais
Te voir au cimetière
Mais à quoi bon prier pour les bébés mort-nés
Passés du chaud berceau à l’immense éternel
Sans avoir eu le temps d’aimer ni de pécher
Comme la brève étoile qui traverse le ciel ?
Elle te nourrit pourtant d’amour pendant neuf mois,
Au rythme de son cœur et au son de sa voix,
Tout ce que tu connus de la vie ce fut elle
Avant de t’en aller ainsi, à tire d’ailes.

Maintenant, petit Pierre, j’espère qu’avec elle,
Tu brilles au firmament de l’amour infini.
Qu’au mitan de son âme, tu t’es vite blotti,
Et qu’ensemble à jamais sur la mer éternelle
Dérive l’astre double de vos destins unis.


Sur ta tombe les fleurs ne se fanaient  donc pas,
Comme si  gardait en vie quelque chose de toi
Leur ronde funéraire, et même l’hellébore
Qui veilla près de toi,  que je pris avec moi
Au mois de mai, maman, chez moi fleurit encore.

Ces fleurs que tu aimais semblent vouloir me dire
Les mots que désormais tu ne peux prononcer
Dans leur vivant silence il m’arrive de lire
Les signes familiers de ta tendre bonté
L’harmonie tenace de ta nature naïve
Qui quelque part ailleurs malgré tout reste vive.

Comme après un naufrage
Les traces sur la mer d’un navire englouti
S’échouant sur la plage
De mes jours engourdis
S’attardent ici bas des objets, des odeurs
Quelque chose de toi qui n’es plus là pourtant
Ondes fuyant encor sur les remous du temps,
Loin du trou refermé de notre ancien bonheur.




 Cavillargues 2014


dimanche 9 février 2014

Décombres


Où se niche notre âme en ces ruines de chair
Quand notre esprit divague et que les êtres chers
Ne peuvent plus nous suivre en ces derniers décombres
D’où la vie se retire quand se lèvent les ombres ?

Banal décorum de nos drames intimes
O quotidien benêt qui continue le mime
D’actions vides de sens, de petits rituels,
Nous te suivons sans voir cet abîme éternel.

Nous te suivons boiteux et voilà que soudain
L’un de nous sort du cours des sages lendemains…
Où s’en est-il allé, loin des yeux près du cœur,
Absent jour après jour, pesant et incertain ?

Son visage s’anime au fond de nos pensées,
Quand de ce qu’il était plus rien ne nous demeure
Nous entendons sa voix par delà les années
Quand depuis bien longtemps sonna sa dernière heure.

Elle fait partie de nous, nous lui parlons encore,
La triste poussière qui n’a plus de réponse,
Elle s’attache à nous comme la vive ronce
Aux fruits suaves et noirs dont les rameaux déplorent
La fin de l’été d’or en son linceul couché,
Le chrysanthème offert de novembre annoncé.


jeudi 30 janvier 2014

Le cimetière de Cavillargues




Les oiseaux tintant au matin,

Le clocher sous son chapeau gris,

Je m’en vais promenant les chiens

Sous les nuages épanouis


Et mes pas me conduisent ici

Devant ce portail entrouvert

Où le soleil passe à travers

De ces branchages pleins de nuit.


Des anges vont déambulant

Très haut sur les crêtes dorées

Des nuées tout juste levées

Qui glissent au revers du temps


Du temps qui déjà m’est compté

A petits pas, petits matins,

Petits bonheurs et vieux chagrins,

Sur le bord de l’éternité.


Vertige des années passées

Ou sont-elles donc toutes parties

Si vite me laissant esseulée

Aux confins plats de cette vie.


D’ici l’on voit déjà la mer

Sans fin, sans fond et sans ténèbres

Ou la houle apporte et célèbre

La venue de ce bateau clair.

jeudi 13 juin 2013

Bilan




Je fus belle autrefois et n’en ai point usé

J’ai traversé la vie sans jamais m’arrêter

Etrangère et nomade, et n’ayant pour richesse

Que mon cœur épanché qui perdait ses largesses.


Tout l’or de mes talents, je ne sus le placer

Comme un enfant jouant sans en savoir le prix,

Ne sachant qu’en faire, ni sur lequel miser,

Je vais vers le Seigneur sans avoir rien appris.


Je poussais ça et là comme la fleur des champs

Vivace et fantasque, sous le soleil ardent,

En quête des nuées toujours renouvelées

Que bousculait le vent dans sa course hébétée.


Mais c’est peut-être ainsi qu’à force j’ai suivi

Le fil de l’or secret dans la trame des jours,

Qui composait pour moi la face de Celui

Dont je cherchais la trace au gré du temps qui court.


Tout au fond de mon âme il se tenait patient

Comme la braise rouge au fond du foyer noir

Attendant d’éclairer du feu blanc de l’espoir

Le chemin qu’il ouvrait sous mes pas hésitants.


Laurence Guillon 2013




Passager clandestin




Mon pauvre vieux chat roux

Comme un mari jaloux

Guette mon oreiller

Quand je vais me coucher.


Difforme et décharné,

Mais toujours passionné,

Il s’éteint sans recours

Un peu plus chaque jour.


Je le vois et ne puis

Retenir mon ami

Je ne puis que veiller

Sur son dernier été.


Mon pauvre vieux copain

Si tendre et si câlin

Je t’emporte en mon cœur

Avec tous mes bonheurs.


Passager clandestin

De mon dernier voyage

Mon amoureux félin

Fait partie des bagages.


Laurence Guillon 2013

mardi 28 mai 2013

Tempête en décembre

Sur la route de Iaroslavl acrylique de l'auteur


Tornade de neige, livide, véhémente,

 Titubante et penchée dans tes lourds drapés d’ombre,

Torse et gigantesque écroulement,

Vapeur ascendante et glaciale,

De quel grand corps céleste es-tu l’épiphanie ?


Roche d’air suspendue dans l’air gris qui bascule

O traîtres degrés blancs qui butent dans la nuit,

Etrange construction des glaces somnambules

Qu’érige un vent d’hiver, machinal et transi.


Je te voyais passer sur les forêts figées

Et je t’aurais suivie, je me serais perdue

Dans tes plis erratiques et dans tes fulgurances,

Sans plus de pesanteur ni  plus de consistance,

Un regard …

Nu, grand ouvert, absorbant, un abîme.

Et sur la route, les phares.


Et ce jour-là

D’un bout à l’autre du soir

Cet arc orange sur le trajet des phares,

D’un bout à l’autre du soir, ce corps noir et tordu,

D’un nuage effondré, la face colossale

Suspendue sur les champs,

Aveugle,

Face de roc et d’encre,

De chocs, de cendre

Sourdes traînées

Brunes et bleues.


Et les phares.

 Les phares réguliers

Sous la très haute nuit

Qui brassait les flocons dans le lait des étoiles.
Pierrelatte 2013